Réforme des pensions : la grande imposture

Actualité du 06/09/2010.

Une société qui vieillit… Une pyramide des âges cul par-dessus tête… Une poignée de jeunes actifs contraints d’entretenir une armée de vieux inutiles ? Des finances publiques qui croulent sous le poids des croulants… Et si le scénario catastrophe qu’on nous sert chez nous et  partout en Europe sur la viabilité de notre système de pensions n’était que du bidon ? Une grande mystification ? Une immense arnaque inventée par le Grand Capital pour s’en mettre plein les fouilles en piquant dans les nôtres ?

C’est exactement ce que disent Bernard Friot, économiste français, professeur émérite à l’Université Paris-Ouest, auteur d’un récent ouvrage intitulé «L’enjeu des retraites», et Corine Gobin, politologue à l’ULB, invités par le CEPAG à un colloque «Travail-Emploi-Pension» les 26 et 27 août dernier à Namur.

«On ne nous dit pas tout…», dit Anne Roumanoff à son café du Commerce. C’est pire encore, dit Bernard Friot : on nous ment sur tout! On nous mène en bateau. On nous a inventé une fable pour nous endormir.

On nous dit que seul l’emploi nous donne des droits, notamment à un salaire. Tous ceux qui ne sont pas à l’emploi, sont donc des inutiles, des parasites à la charge des actifs. Ils ne créent pas de richesse. Ils n’ont pas de salaire. Ils ne méritent pas leur pitance. Jeunes, mi-vieux et vieux gaillards, chômeurs, femmes au foyer… il faut que tout ce petit monde s’active un peu.

A l’Europe, on dit «augmenter le taux d’activité». De 15 à 65 ans, voire 69, va falloir bosser. Plus. Plus longtemps. Avec moins de salaire (la compétitivité…). Avec moins de droits, moins de sécurité (la flexibilité…). Sinon, adieu les retraites, la sécu… Bosser et mettre des sous de côté. Car qui va payer pour ces cohortes d’inutiles que l’on sera tous tôt ou tard ?

Ils ont tout faux ! Explique B. Friot. On nous fait prendre des vessies pour des lanternes. Car «le travail», «l’emploi», c’est quoi ? Le chômeur qui fait du bénévolat, faute de mieux: ce n’est pas du travail ? Le prépensionné ou le retraité qui fait son jardin et distribue ses légumes à la famille, garde les petits-enfants après l’école ou pendant les congés : ce n’est pas du travail? La ménagère qui nettoie, aspire, lave, cuisine, repasse: ce n’est pas du travail ?

Ce n’est pas du travail dans notre système capitaliste, parce que l’employeur ne leur attribue pas de valeur économique. Comme on ne reconnaissait pas les soins hospitaliers gratuits des religieuses au XIXe siècle. Lorsqu’il a fallu faire appel – et payer- des infirmières, c’est devenu du travail… C’est juste une question de définition.

Le capitalisme a fait du travail qu’il reconnaît, une marchandise. Il ne rémunère pas le travailleur pour sa qualification, mais pour le poste qu’il occupe et où il est interchangeable. Ce poste, il en fait ce qu’il veut. Il le donne à un autre, il le scinde, il le délocalise…

Mais l’empêcheur de tourner en rond qu’est le mouvement ouvrier a mis deux grains de sable dans la machine à broyer : les services publics et les cotisations sociales.

  • Avec les premiers, des gens sont payés non pour ce qu’ils produisent, mais pour leur grade dans la fonction publique. Le travailleur est reconnu en tant que personne et pour sa qualification.
  • Avec les cotisations sociales, une part de la valeur ajoutée est redistribuée à la collectivité pour payer immédiatement des gens qui ne produisent rien (de commercialisable). Les retraités ont ainsi un salaire à vie et donc, dit Friot, leur «travail» est indirectement reconnu…

Les services publics et les retraites sont donc deux facteurs qui empêchent le capitalisme de marchandiser le travail et de capter sa valeur ajoutée à son seul profit. Voilà pourquoi on les attaque.

Vouloir augmenter le taux d’activité même s’il n’y a pas de travail, par exemple en activant les chômeurs et les prépensionnés, en encourageant le travail des retraités, cela revient à morceler et multiplier les emplois précaires dont la valeur baisse sur le marché du travail. En conclusion : plus d’emplois mais moins payés. Plus de souffrance au travail, moins de salaire. «L’emploi contre le salaire». conclut Friot. Les politiques d’emploi produisent la précarité alors qu’une bonne réduction du temps de travail collective donnerait du travail à tous.

Hurlements sur le banc des économistes et des employeurs ! A la folie ! Réduire le temps de travail, c’est augmenter le salaire horaire. Et la compétitivité ? Et avec quel argent ? Comment payer les retraites ? Etc. Tout le monde dit qu’on ne pourra pas payer les retraites sans réformer le système. Que chacun doit maintenant penser lui-même à sa vieillesse. Accumuler de l’épargne individuelle par ce qu’il n’y en a plus dans la caisse commune…

Faux, faux, archi faux ! dit Friot. Et de démolir les arguments un par un.

1°) L’argument démographique ? «La société vieillit». Trop de vieux, pas assez d’actifs…
Une société «ne vieillit pas», dit Friot. Oui, il y a plus de «seniors», mais ils sont en grande forme, les bougres. Il y a un siècle, à 40 ans, on avait déjà un pied dans la tombe. Malgré le nombre de séniors, la société n’a jamais été aussi jeune… L’argument démographique est une «honte intellectuelle» ! Le «vieillissement» est une chance, un bonheur collectif : il y a de plus en plus de gens libérés de l’emploi subordonné et contraint.

2°) On n’a plus de sous ? «Imposture» ! Notre société est de plus en plus riche. Le Produit Intérieur Brut double tous les 40 ans. Nous disposons de 300 milliards en 2010. Nous en auront 600 en 2050 !

Dire qu’il n’y  aura pas assez de cotisants implique que tous les gains de productivité seraient confisqués par le profit capitaliste.

Car des gains de productivité, il y en aura. Il y avait 30% d’agriculteurs au siècle dernier. Ils ne sont plus que 3% et on ne meurt pas de faim. On a même des excédents. C’est aussi vrai dans l’industrie.

Cela suppose aussi que les retraités ne participent pas à la richesse du pays, qu’ils sont «une charge» et cela parce que l’on ne donne pas de valeur à leur travail (cfr. plus haut). Mais ils s’activent d’une manière ou d’une autre. Ils consomment ce que l’on produit. Le fait même de leur donner une pension contribue au PIB. Produire est une chose. Mais le but final est quand même de vendre le produit.

Les finances publiques sont déficitaires ? Bernard Friot s’échauffe : «argument «imbécile!». Si on consacre aujourd’hui 10% du PIB aux pensions soit 30 milliards. 15% en 2050 feraient 90 milliards en 2050 puisque le PIB aura doublé. Restera 510 milliards contre 290 aujourd’hui. Où est donc le problème ? Selon Bernard Friot, on peut en 2050 donner sans problème à tous les retraités une pension à 60 ans calculée sur 100% du meilleur salaire.

Le «problème», c’est qu’il faut augmenter les cotisations sociales, c'est-à-dire la part socialisée des richesses produites, et que cela ne plaît pas aux actionnaires et autres capitalistes.

Comme l’a montré Corine Gobin dans son exposé, de même que le DULBEA dans les études commandées par la FGTB, depuis 1980 la part des salaires dans le PIB a diminué alors que le nombre d’emplois a augmenté. La différence a été captée par le profit. Il va falloir rapprocher les courbes : augmenter les salaires et les cotisations employeur.

3°) Les systèmes par capitalisation sont nécessaires et inéluctables ? «Mensonge»! dit Friot.
La vérité est que la capitalisation enlève des moyens à la répartition et se nourrit du recul du 1er pilier. En fait la pension du premier pilier, explique l’économiste, empêche la capitalisation et le profit puisque c’est de la valeur immédiatement socialisée. Le capitalisme cherche donc à réduire cette part socialisée qui échappe au marché.

En conclusion, la «nécessaire» réforme des pensions n’est qu’une fable pour masquer l’incapacité du capitalisme à assumer le travail et l’investissement. La seule réponse valable à y opposer est de prélever de la cotisation sur la valeur ajoutée pour investir dans l’économie et assurer à tous un salaire à vie. Dans ce schéma, on pourrait se passer et des employeurs et des investisseurs que Friot qualifie de parasites, crise financière comme preuve à l’appui.

Nicolas Errante

«Syndicats», 3 septembre 2010.

A lire également:

«La pension, pas la pression !»

Une carte blanche du Collectif Le Ressort parue le 6 septembre 2010 dans La Libre.

«Retraites, les pistes toujours ignorées du financement»

Un article de Jean-Marie Harribey paru dans Le monde diplomatique de juin 2010.

L’enjeu des retraites

Un livre de Bernard Friot, Editions La Dispute, Paris, 2010, 173 p.