Actualité du 09/07/2010.
La 6ème édition du Forum social européen s’est tenue du 1er au 4 juillet derniers à Istanbul. Une délégation FGTB, dont plusieurs représentants de la MWB, a pris une part active à cet important rendez-vous altermondialiste réunissant mouvements sociaux, syndicats, associations et ONG. Nous vous livrons ici les impressions d'Alice Minette (FGTB Liège) sur ce Forum, suivies d’un bref état des lieux des conditions de travail et du syndicalisme en Turquie.
Cette sixième édition du Forum social européen a illustré l’essoufflement dans lequel cette institution se trouve plongée. Peut-être du fait, précisément, du côté souvent paralysant de l’institutionnalisation des mouvements, de leur cloisonnement progressif (et peu progressiste) dans une série de dogmes aboutissant fréquemment à une fossilisation des messages dans un langage lissé, consensuel, faisant écho à de nombreux tabous issus des dissensions entre les multiples gauches, dissensions qui ont tendance à tuer dans l’œuf tout élan commun vers de réelles alternatives... La déclaration finale des mouvements sociaux (voir ci-dessous) est symptomatique de ce triste constat.
Un Forum (environ 6.000 participants au total) dont l’existence, tant dans la ville que dans le quartier où il se tenait, passait totalement inaperçue. Pas une affiche, pas un message dans les lieux publics. Les syndicats chargés de co-gérer l’organisation sur place (avec les organisateurs « institués » du FSE, syndicats français et italiens principalement), se sont désolidarisés quelques mois plus tôt pour des raisons apparemment internes à leurs organisations (mais difficile d’en savoir plus, même en discutant avec eux) plongeant les aspects pratico-pratiques de l’évément dans un branle-bas de combat assez chaotique : changement du lieu du FSE au dernier moment (une semaine avant sa tenue), communication défaillante, multiples retards, changements de bâtiments et même parfois de date des ateliers et séminaires, traducteurs trop peu nombreux et surchargés, et très faible présence syndicale turque parmi les intervenants.
Ce manque d’organisation, et la mésentente des syndicats organisateurs autour de ce FSE, montrent à quel point il est urgent et fondamental d’unir nos forces une fois pour toutes dans le sens de la construction d’un réel rapport de forces européen.
Notons cependant que ces défaillances pratiques ont été quelque peu compensées par la qualité de contenu de certains séminaires, éclairants sur des réalités peu connues du grand public.
Il existe évidemment des circonstances atténuantes à cet état de fait : période très peu propice à la militance (vacances d’été) et lieu du Forum assez éloigné de beaucoup de pays européens.
Cependant, un questionnement en profondeur de l’avenir du FSE et de sa capacité à rassembler véritablement les mouvements sociaux (tant syndicats qu’ONG et associations) autour de la construction d’alternatives concrètes, accompagné d’une réflexion sur la façon de faire de ce lieu de rencontre un réel tremplin vers une globalisation des résistances et des réponses au système capitaliste et aux crises qu’il engendre, s’avère bel et bien indispensable.
Les deux manifestations qui ont ponctué ce 6ème Forum social européen ont rassemblé respectivement environ 5.000 et 10.000 personnes et se sont déroulées sans incident. La FGTB était là en force, tant en visibilité qu’en «audibilité», menée énergiquement par les femmes le 30 juin (à l’occasion de la Marche mondiale des Femmes, qui avait lieu ce même jour) et par la délégation des jeunes délégués pour la manif de clôture, le 4 juillet.
Ces manifestations auront au moins donné l’occasion à une série de mouvements de protestations turcs et kurdes - largement majoritaires par rapport aux organisations européennes lors de la manifestation de clôture - de faire entendre leurs messages sans subir de répression policière (ou du moins sans répression visible au moment-même) et de relayer ceux-ci dans une presse plus large.
Nous, les participants au FSE d’Istanbul, reaffirmant notre engagement contre toute guerre et occupation et pour une resolution politique à la question kurde, avons pris la résolution suivante :
Dans un contexte de crise globale et face à l’offensive des gouvernements, de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI) pour imposer des politiques d’austérité et de régression sociale, les mouvements sociaux réunis au FSE d’Istanbul appellent à agir ensemble en Europe.
Face à cette offensive, des mobilisations et des résistances se développent dans toute l’Europe. Il est urgent de construire dans la durée et dans toute l’Europe la convergence des luttes, rassemblant des mouvements sociaux, syndicats, associations et réseaux citoyens. En ce sens, nous appelons à faire du 29 septembre prochain et de la période qui l’entoure une première étape pour développer des mobilisations partout en Europe.
Nous devons imposer des politiques alternatives permettant de satisfaire les besoins sociaux et de répondre aux impératifs écologiques.
Les mouvements sociaux européens appellent à une Assemblée européenne les 23-24 octobre (ou 13-14 novembre) à Paris pour poursuivre les réflexions et réponses a la crise, les mobilisations et la coordination des mouvements et aussi pour faire le bilan du FSE et débattre de son avenir.
La Turquie compte un total de 73 millions d’habitants, parmi lesquels 40 % ont moins de 20 ans. Il y a 11 millions de travailleurs sur un total de 25 millions de personnes considérées comme potentiellement actives, dans un pays où l’économie informelle occupe 70 % des actifs (!).
Le salaire minimum est légalement fixé à 800 lires turques (TL) (=400 €) mais les employeurs le placent à 599 TL (300 €).
Un salaire moyen revient environ à 1200, 1300 TL (600 à 650 €). Pour comparaison, un repas moyen coûte entre 10 et 16 TL (6-7 €), et un loyer sur Istanbul coûte entre 400 et 600 TL (entre 200 et 300 €). De nombreuses familles ont été amenées à devoir s’installer ensemble dans un même logement afin de pouvoir subvenir au coût élevé du loyer.
Les transports en commun sont relativement abordables pour les Stambouliotes, à 1,50 TL (0,75 €) le trajet de métro ou de bus. L’essence, par contre, est extrêmement chère, à plus d’1,5 € le litre.
Dans une partie de plus en plus étendue des secteurs tant publics que privés a été développé un système de paiement à la performance : 1200 TL de salaire de base, auquel sont ajoutées des primes au prorata des résultats obtenus (par exemple, les infirmières reçoivent une prime en fin de mois calculée en fonction du nombre de patients «gérés» en un temps donné).
L’horaire de tavail moyen en Turquie est de 45 heures par semaine, mais il est fréquent de le voir atteindre, dans les services de santé par exemple, 60 ou 65 heures. Or, les heures supplémentaires ne sont remboursées que si elles atteignent un minimum de 80 sur le mois...
Le droit à la pension est fixé à l’âge de 65 ans, et nécessite d’avoir travaillé durant un minimum de 27 ans (jusqu’à 2006, le nombre d’années de travail requis pour accéder à la pension était de 20 ans pour les femmes et 25 ans pour les hommes).
L’affiliation à un syndicat en Turquie doit passer par un acte notarié, et coûte 20 €. Les cotisations s’élèvent, selon les syndicats et les secteurs à l’équivalent de 50 à 75 % d’un jour de salaire (net) par mois. L’affiliation au syndicat du secteur pétrolier Pétrol-Is coûte ainsi aux travailleurs quelque 48 lires (24 euros !) par mois.
Les confédérations syndicales turques membres de la CES sont :
TURK-IS a été pendant 15 ans (1952-1967) la seule confédération syndicale turque. Elle était proche des gouvernements de l’époque et se voyait donc accorder un monopole total de la représentation des travailleurs.
DISK, créé en 1967, notamment en réaction à ce monopole, base son action sur la lutte des classes et donne une dimension politique à son combat syndical. Elle radicalise ses activités dans les années 1970. Notons qu’une branche de TURK-IS, notamment présente dans le secteur du pétrole via le syndicat Petrol-Is, se démarque actuellement de la tendance gouvernementale néolibérale proche du gouvernement, et ce dans le sens d’une radicalisation progressiste, proche du DISK.
HAK-IS, syndicat islamiste très conservateur, est créé en 1976 pour contrebalancer les visées révolutionnaires de DISK. » (Cf. le Document préparatoire au voyage de la délégation FGTB au Forum social européen, réalisé par la FGTB Fédérale, service international.) La centrale du secteur public de ce syndicat (MEMUSEN) a augmenté son nombre d’affilié de 700 % ces 7 dernières années, atteignant 350 000 membres, contre 300 000 pour le syndicat nationaliste du secteur public (KAMUSEN) et 232 000 pour le KESK.
«Suite au coup d’Etat de 1980, les militaires ordonnent la cessation des activités de tous les syndicats, à l’exception de TURK-IS (ce qui le rapprochera encore plus du pouvoir), et emprisonnent les dirigeants de DISK. Les activités syndicales reprendront en 1991, mais seront soumises aux règles de la nouvelle Constitution turque : aucun objectif politique ne peut être poursuivi, droit de grève restreint, droit de regard gouvernemental sur les activités syndicales, etc. Malgré l’adoucissement de certaines de ces mesures, l’activité syndicale s’exerce dans un climat peu favorable en Turquie », et les peines de prison pour les syndicalistes sont toujours assez fréquentes.
Les travailleurs syndiqués dans le privé sont au nombre d’environ 650 000, parmis lesquels seuls 350.000 ont accès a des conventions collectives de travail. Le secteur public compte environ deux millions de travailleurs, dont un million est syndiqué.
Il importe cependant de relever que les travailleurs n’ont pas le droit de créer de CCT dans le secteur public, les négociations ayant lieu uniquement au niveau national, une fois par an.
Une large campagne a été menée au niveau national par TURK-IS (via annonces TV, radios, etc.), appelant les travailleurs à rejoindre le syndicat. Cette campagne a jusqu’à présent amené l’affiliation d’un millier de travailleurs supplémentaires.
«Selon la loi turque, un syndicat doit, pour pouvoir participer aux négociations collectives, représenter au moins 50 % + 1 des travailleurs d’une entreprise et 10 % des travailleurs du secteur au niveau national. Un Conseil Economique et Social a été créé en 1995 comme lieu de concertation sociale entre le gouvernement, les syndicats et le patronat. Le droit de grève est reconnu en Turquie et soumis à plusieurs règles : il ne peut être exercé avant un délai de trois mois après le début des négociations, l’employeur doit recevoir un préavis de grève d’une semaine au moins, et le lock-out est permis.» (Document préparatoire au voyage de la délégation FGTB au Forum social européen, réalisé par la FGTB Fédérale, service international.)
L’action syndicale fait l’objet de nombreuses restrictions, telles que le truquage des chiffres des affiliés pour interdire le droit aux négociations collectives, l’obligation pour les syndicalistes d’avoir la nationalité turque, les nombreux et fréquents licenciements de syndicalistes, ainsi qu’une répression continue des représentants syndicaux des fédérations non proches du gouvernement (KESK et DISK).
Cet état de fait crée et maintient une peur de s’affilier de la part des travailleurs, et bloque les avancées sociales dans un statu quo craintif.
Nous avons eu l’occasion d’assister à l’illustration de cette politique répressive en allant soutenir, avec la délégation Centrale générale et une partie de la délégation Jeunes FGTB, les travailleurs de la multinationale de transport de courrier UPS, membres du syndicat TÜMTIS (secteur du transport), dont 89 d’entre eux ont été licenciés pour simple fait de leur activité syndicale, et qui manifestent depuis deux mois jours et nuits devant leur usine pour protester contre ces licenciements abusifs et réclamer leur réintégration. Les travailleurs d’UPS de la ville d’Izmir sont également entrés en protestation pour des raisons similaires, et ont été tout récemment chargés par la police, qui n’a pas hésité à tirer à vue dans les manifestants à coups de balles en caoutchouc.
L’un des résultats de ce combat syndical est que de nombreux travailleurs d’UPS non syndiqués s’affilient à TÜMTIS en signe de solidarité, cependant la crainte de se faire licencier à leur tour est telle qu’ils ne participent pas aux actions de protestation.
Suite à cette manifestation du 30 juin, ayant attiré la presse par la venue de notre délégation de soutien, ainsi que d’une représentante d’UNI (Global Union for Skills and Services – voir leur article sur http://www.uniglobalunion.org/Apps/iportal.nsf/pages/homeEn ), nous avons appris que la CIB, une des filiales d’UPS, avait licencié 29 travailleurs en guise de «réponse d’avertissement» aux manifestants. UPS a, de son côté, licencié un travailleur en plus ce jour-là… Mais la lutte continue !
Afin de construire un réel rapport de force du côté des travailleurs, l’une des batailles syndicales menées actuellement, entre autres par le syndicat Petrol-Is, consiste à faire appliquer l’article du code du travail turc selon lequel lorsqu’une entreprise d’un secteur a obtenu, par une convention collective de travail, une série d’avancées en termes de conditions de travail, ces conditions doivent être d’application à l’ensemble des entreprises du même secteur. Cette obligation n’est pas respectée par les employeurs des entreprises non dotées d’une représentation syndicale (autrement dit, la majorité des entreprises – dans le secteur du pétrole, seuls 11 % des entreprises ont une CCT), et cela crée une concurrence acharnée entre les entreprises d’un même secteur, celles dont les travailleurs sont représentés syndicalement devant respecter de meilleures conditions de salaires et d’horaires, et perdant dès lors en compétitivité sur le marché (état de fait qui établit dès lors, dans les faits, une pression certaine sur les travailleurs, même au sein des entreprises syndicalement organisées). L’enjeu de ce combat pour faire appliquer cet article est fondamental, car tant que cette situation de déséquilibre perdurera, le rapport de force bénéficiera au patronat.
Sükran et Cahide sont toutes deux collègues de Meryem Özsögüt, membre du Comité exécutif de la centrale SES du syndicat des secteurs publics KESK, actuellement détenue dans une prison de type F (quartier carcéral de haute sécurité, caractérisé par une mise au cachot dans un isolement total) depuis le 18 juin 2010, avec une autre collègue.
Le cas de Meryem constitue un cas d’école pour comprendre la façon dont le gouvernement réprime fortement les syndicats par des moyens détournés - les syndicats étant en principe légaux en Turquie.
Meryem est membre dirigeante du SES, section syndicale du KESK, syndicat politiquement indépendant et de tendance progressiste (autrement dit, en fréquente opposition avec le gouvernement sur les thèmes socio-économiques).
Elle a été arrêtée une première fois en 2008, après que les services de la police gouvernementale aient mis à sac le siège du syndicat ainsi que son propre domicile, et aient également appréhendé ses collègues de travail (le syndicat fait régulièrement l’objet de menaces et ses travailleurs sont en permanence surveillés, via écoutes téléphoniques et lecture de leurs emails). Le prétexte de son arrestation était son soutien (relayé par un large mouvement civil ainsi que par le KESK) à un mouvement de protestation contre les exécutions extra-judiciaires (à lire : discours de Meryem au Congrès de la FSESP le 11 juin 2009 à Bruxelles : http://www.epsu.org/IMG/pdf/Discours_de_Meryem_Ozsogut_FR.pdf )
Une grande opération de solidarité internationale, menée entre autres par la Fédération Internationale des Services Publics, via une pétition ayant rassemblé plus de 8000 signatures, a permis à Meryem de passer devant le tribunal un mois après son arrestation (en général, les prisonniers croupissent en cellule entre 6 mois et deux ans avant d’être jugés) et d’être libérée 8 mois plus tard.
Cependant, les revendications orientées à gauche du syndicat SES et de sa Confédération KESK ne plaisent définitivement pas au gouvernement, qui trouvera, un an plus tard, un second prétexte pour l’arrestation de Meryem : l’aide qu’elle a apportée, en l’hébergeant, à l’une de ses amies, militante du parti révolutionnaire DHKPC, ex-détenue amnistiée par le gouvernement, abattue par la police devant chez elle peu de temps après sa libération. Elle se trouve cette fois en isolement total, et risque d’être condamnée à 19 ans de prison.
Un camarade du syndicat Petrol-Is nous expliquait que ce genre de condamnation était fréquent, le gouvernement arrêtant des dirigeants syndicaux sous des prétextes de militance politique illégale pour légitimer ces emprisonnements, attaquant ainsi les «têtes» des syndicats trop revendicatifs à son goût.
Face à ces abus criminels de la part des autorités, la solidarité s’impose ! Il est grand temps de se mobiliser aux côtés des syndicats turcs progressistes pour mettre fin à ces persécutions et aux abus de pouvoir d’un Etat décidément fort peu démocratique.
D’autres échos du FSE sur http://alters.blogs.liberation.fr/istanbul/
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