«Récupérons nos outils, et que dégagent les rapaces !»

«Récupérons nos outils, et que dégagent les rapaces !» Photo : Oswaldo Palumbo - Solidaire

«Souvent, comme militant syndical, on se prend à rêver de ne plus se battre de manière isolée, chacun dans son pays. A rêver d’une coordination des luttes des travailleurs au niveau européen. Aujourd’hui, le rêve commence à se concrétiser. Les travailleurs d’ArcelorMittal vont agir ensemble, le même jour, dans toute l’Europe !»

8/11/2011

«C’est une grande fierté pour notre délégation d’avoir participé à la réunion qui s’est tenue ce lundi 24 octobre à Bruxelles. On a eu le sentiment de vivre un moment historique. Pour la première fois, les Métallos européens vont lancer une action forte, coordonnée, qui va toucher directement tous les sites européens d’ArcelorMittal, le 7 décembre prochain.»

Marc Dethier et Robert Rouzeeuw, qui emmènent la délégation syndicale d’ArcelorMittal Liège, ne font pas mystère de leur enthousiasme au sortir de cette réunion, qui a rassemblé plus de 60 représentants syndicaux et membres de Comités d’entreprises européens venus de différents sites de production du groupe ArcelorMittal en Europe. Ils étaient réunis à Bruxelles sous l’égide de la Fédération européenne des Métallurgistes (FEM).

«L’enjeu», explique Marc Dethier, «c’est de développer une stratégie commune, une réponse forte à ce que les travailleurs sont en train de se prendre dans les gencives en ce moment. A Liège bien sûr, mais également sur d’autres sites appartenant à Mittal en Europe. Les emplois et les conditions d’existence de milliers de travailleurs et de leurs familles sont en jeu. Il fallait qu’on parvienne à se mobiliser ensemble, pour pouvoir peser. On y est parvenus, et c’est une première !

Ce n’était pas simple, dans la mesure où les législations ne sont pas les mêmes dans tous les pays. Par exemple, les Polonais ne peuvent pas faire grève de la même manière que nous. Il a fallu, pour qu’ils puissent s’associer au mouvement, opter pour une journée d’action, qui se traduira chez eux par une assemblée plutôt que par une grève. Mais dans tous les cas, les outils seront à l’arrêt, et Mittal le sentira passer au niveau de la production.

A Liège et en Europe, debout face à Mittal

L’annonce brutale et terriblement cynique de la fermeture du « chaud » de Liège a joué un rôle déclencheur dans cette dynamique. C’est certain. Mais on sent aussi une vraie solidarité des travailleurs au niveau européen, qui n’ont pas l’intention de se laisser piétiner sans broncher.

A Liège, dès l’annonce de la catastrophe, les travailleurs ont réagi. Leur message est clair : si Mittal décide de nous traiter comme de la merde, qu’il dégage ! Nous, on se battra pour reprendre notre avenir en main. On n’est pas condamnés à se laisser dépouiller par les financiers et les actionnaires. Le savoir-faire, la maîtrise technique, la production, la qualité, c’est nous. Ce sont les travailleurs. Ces outils sont les nôtres, et on a l’intention de continuer à les faire vivre, et nous en même temps.

Comme en 2003, c’est un long combat qui s’annonce. On va le mener debout, avec la solidarité de la population, qui mesure bien le cataclysme social que représenterait la fin de la sidérurgie à Liège. Les gens, les citoyens nous soutiennent, on le sent et c’est primordial. On a senti cette force, cette chaleur à Seraing, le 26 octobre, quand des milliers de personnes venues de partout en Belgique, de France et d’autres pays nous ont témoigné leur soutien. La lutte va être longue, on aura besoin d’eux. Pour nous soutenir lors des prochaines mobilisations, notamment à Liège, mais aussi pour peser sur les acteurs politiques. Nous vivons un moment historique qu’il ne faut pas manquer : ou bien la sidérurgie de Liège disparaît définitivement, avec les conséquences que l’on sait, ou bien on en reprend possession collectivement, par l’intervention publique et dans l’intérêt de tous. Comment faire concrètement, avec quel carnet de commandes, avec quels débouchés ? Ce sont les questions épineuses auxquelles nous allons devoir répondre. Mais le combat en vaut la peine. Et on n’a pas le choix.

Cette réflexion, nous devons la mener également au niveau européen. La loi du profit, des actionnaires, n’a que faire de la vie des gens, de leurs métiers, de leur savoir. Nous devons les empêcher de nuire si nous voulons garantir notre avenir, l’avenir de la sidérurgie européenne.

«On a eu beaucoup de chance de ne pas avoir d’accident mortel à déplorer»

C’est d’autant plus urgent que sur le terrain, c’est dur et inquiétant. Les travailleurs sont catastrophés, abattus pour certains. Psychologiquement, c’est violent. On va travailler avec une cellule d’aide et des psys pour pouvoir gérer cela au mieux. C’est le spectre de la fin de la phase liquide qui plane au-dessus de tout le monde, avec menace directe sur la phase à froid. Des milliers d’emplois directs et indirects potentiellement supprimés.

Vous imaginez le climat… C’est lourd, très lourd. Et dans ces conditions-là, on risque encore plus l’accident. Les travailleurs sont moins concentrés, moins vigilants. Depuis le début de l’année, on a connu une cinquantaine d’accidents avec fracture, et on a eu beaucoup de chance de ne pas avoir d’accident mortel à déplorer. Mais le danger est chaque jour plus grand. La direction ne fait rien pour améliorer la sécurité dans les installations. Aucun investissement, depuis des mois ! Sans parler des quelque 1.500 travailleurs qui sont partis en prépension en 2009, qu’on n’a pas remplacé, et qui représentent une perte sèche en matière d’expérience, et donc de sécurité. Les nouveaux ne sont pas assez aguerris, assez formés, assez encadrés, on les envoie au casse-pipe ou on les vire.

Ca ne peut pas continuer comme ça. Pour que cela change, pour que la sidérurgie vive à Liège, pour le bien-être et la dignité des travailleurs, nous devons récupérer nos outils et les mettre au service de l’intérêt général. N’en déplaise aux rapaces qui nous exploitent puis voudraient nous jeter à la rue.»

Marc Dethier, Robert Rouzeeuw et la délégation syndicale MWB-FGTB d’ArcelorMittal Liège.