Pratt&Whitney : «Tu travailles et tu fermes ta gueule»

Pratt&Whitney : «Tu travailles et tu fermes ta gueule»

C’est un combat syndical long de sept semaines qui vient de se terminer au sein de l’entreprise Pratt&Whitney, à Herstal. Carte blanche à Jean Gillet, président de la délégation syndicale MWB-FGTB, et Antonio Fanara, Secrétaire régional.

29/06/2010

Sept semaines de grève conclues par un accord signé avec une direction qui a tout fait pour que le conflit s’enlise et pour diviser les travailleurs. Et qui aujourd’hui tarde à leur donner des garanties quant à l’avenir de l’entreprise.

«Sept semaines de grève… mais n’oublions pas qu’on négocie depuis le début de l’année, avec les pires difficultés ! C’est ce qui s’appelle une lutte de longue haleine…», sourit Jean Gillet. «Il faut quand-même rappeler d’où nous venons : nous avons déposé un cahier de revendications en septembre 2009. Plusieurs «rounds» de négociation ont suivi, avec à chaque fois un «niet» catégorique de la direction.

Nos revendications portaient sur plusieurs volets : les prépensions, l’emploi, le pouvoir d’achat des travailleurs et la formation. Sur la question des prépensions, nous souhaitions obtenir des conditions similaires à celles de Techspace Aero (dont P&W était auparavant une filiale). Mais la direction ne voulait rien entendre : elle proposait 40% des conditions de Techspace, pas davantage.

Comme on se trouvait face à un mur, on a déposé en décembre un préavis de grève. Ensuite, à partir du début de l’année, on est entrés dans une période difficile : l’activité de l’entreprise a diminué considérablement, et on s’est retrouvés avec un manque de travail chronique. Une solide «baisse de charge», comme on dit. Il a fallu commencer à chômer une partie du temps. Et simultanément, au niveau des négociations, on tournait en rond, ça n’avançait pas.

C’est alors qu’a éclaté le conflit à Techspace Aero, portant également sur les prépensions et le pouvoir d’achat. Du coup, la direction de P&W nous faisait lanterner : elle attendait la fin des hostilités avant de se positionner par rapport à nos revendications. Ensuite on a pu recommencer à négocier. On s’est battus, pied à pied, pour finalement arracher, début avril, 90% des conditions de Techspace.

Sur les autres volets, on était aussi proches d’un accord… sauf sur un point : une Convention collective de travail relative aux avantages non récurrents liés aux résultats (CCT 90) que la direction a voulu nous imposer. Via cette CCT, la direction voulait instaurer une organisation du travail «à l’américaine». «Amélioration continue pour l’Excellence» (ACE), comme ils disent.

Traduction : toujours plus de contraintes et de contrôle sur les postes de travail en vue d’augmenter la qualité des prestations et la satisfaction du client. Satisfaire le client, c’est bien, mais en l’occurrence ça passe par une mise sous pression toujours plus grande du travailleur. Celui-ci doit atteindre des objectifs précis : des «cellules opérationnelles qualifiées bronze». Ca, c’est du vocabulaire, hein ?! Si le travailleur atteint ces objectifs, il décroche une prime de 1.000 euros, en plusieurs tranches.

Depuis le début, on résiste à cette CCT. C’est un chantage au pognon, une volonté de mettre en concurrence les travailleurs, une organisation du travail inacceptable basée sur une philosophie qui l’est tout autant : «tu travailles et tu fermes ta gueule».

Début mai, les travailleurs n’en pouvaient plus d’attendre et de se faire mener en bateau par une direction qui ne trouvait que ceci à leur dire : «Vous pouvez danser sur votre tête, vous n’obtiendrez rien». Le 3 mai, on a donc décidé à l’unanimité de partir en grève.

Le bras de fer a duré sept semaines. C’était rude : manipulations, pressions, provocations… Il a fallu faire des sacrifices, et tenir. On a tenu. Et on a obtenu des avancées significatives.

Pour résumer : nous voulions que les prépensionnés soient remplacés, et la direction a fini par accepter. Fin 2011, 4 ouvriers seront donc engagés. En outre, 3 contrats à durée déterminée (CDD) seront transformés en contrats à durée indéterminée (CDI). On a aussi obtenu des possibilités d’aménagement des fins de carrière pour les 58-59 ans.

Sur le pouvoir d’achat, on a notamment pu engranger une compensation de la perte des titres-repas en cas de maladie, l’octroi d’un jour de congé d’ancienneté supplémentaire après 24 ans d’ancienneté dans l’entreprise et l’amélioration des modalités d’accompagnement pour les 4/5ème temps : les jours fériés et jours d’ancienneté leur seront garantis comme pour des travailleurs à temps plein.

Autre avancée importante : la formation. Dès l’année prochaine, la direction mettra en place un plan de formation de longue durée en entreprise, comme nous le préconisions. C’est primordial pour l’avenir des jeunes et de l’entreprise !

Pour ce qui est du gros point de discorde, la CCT 90, on n’a pas réussi à la faire disparaître. Le principe de la prime est maintenu, mais on a obtenu que les objectifs à atteindre soient un peu plus raisonnables.

Au bout du compte, ce qui se joue à travers ce long combat, c’est l’avenir de l’entreprise et des travailleurs. Aujourd’hui, la direction bombe le torse et affiche un optimisme béat quant à notre activité et à la reprise économique, qui ne saurait tarder selon elle. Nous, on voudrait bien vérifier cet optimisme dans les faits, alors qu’on chôme un jour par semaine depuis le mois d’avril… La Grèce et le Portugal envisagent de signer de gros contrats avec P&W. Vont-ils pouvoir le faire, alors qu’ils sont frappés de plein fouet par la crise ?

Nous devons être extrêmement vigilants. Il faut non seulement consolider l’activité, mais la développer. Nous devons engager des jeunes, les former, leur transmettre le savoir-faire des anciens pour assurer l’avenir de l’entreprise. P&W emploie 125 personnes, dont 64 ouvriers. En 2014, 42 de ces ouvriers auront 58 ans !

Pendant des mois, la direction a pourri les négociations. Aujourd’hui, elle tarde à démontrer son engagement à s’inscrire dans le long terme. Aujourd’hui, nous lui disons ceci : le temps et l’énergie que vous avez mobilisés contre nous, mettez-les au service du développement de l’entreprise, de sa pérennité ! Il en va de notre, de votre avenir !»

La délégation MWB-FGTB de Pratt&Whitney

En vidéo : visionnez la rencontre avec la délégation syndicale de Pratt & Whitney (juillet 2009).